Laurent Baziller

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LES FORTIFS


6- Les projets de cités-jardins

Projet de Louis Dausset entre la porte des Ternes et la porte de Courcelles

Il faudrait empêcher que l’on construise ces abominables maisons à étages qui feraient une ceinture de pierres à la ville de Paris, alors qu’il lui faut une ceinture de fleurs.
Georges Benoit-Lévy


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Carte postale indiquant le parcours et les horaires du service circulaire Paris-Nord en lien avec le Bois de Boulogne
Carte postale indiquant le parcours et les horaires du service circulaire Paris-Nord en lien avec le Bois de Boulogne

Finalement, le conseil supérieur de la guerre accepte de démanteler la partie ouest de l’enceinte, ce qui explique le projet de Hénard sur le Bois de Boulogne. Puis le débat devient très serré entre 1908 et 1911. À l’époque deux schémas s’affrontent. Celui de Hénard avec l’idée de casser la continuité de l’enceinte et de créer de grands parcs qui s’intercaleraient entre le Parc Montsouris, les Buttes Chaumont et la banlieue et le municipal Louis Dausset qui consiste à faire une ceinture d’habitations et une ceinture de jardins, ce qui va à peu près se réaliser plus tard. Une partie des propriétaires fonciers parisiens protestent contre ce projet qui aboutirait à mettre sur le marché une trop grande quantité de terrains à bâtir et qui dévaloriserait les propriété existantes. Il y a donc des conflits entre techniciens, forces politiques, civils et militaires, mais aussi entre différentes fractions de la propriété immobilière parisienne.

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Avant-projet d’un plan d’extension de Paris, par l’architecte Louis Bonnier, 1913
Avant-projet d’un plan d’extension de Paris, par l’architecte Louis Bonnier, 1913

En 1913, un premier sérieux est fait pour Paris (voir ci-contre). Ce plan est élaboré par Louis Bonnier, architecte voyer et Marcel Poëte, historien de Paris. C’est un projet dans lequel les deux commissaires imaginent la création de villes nouvelles à La Courneuve et à Rungis. Le département achètera les terrains qui serviront ici à un parc, ici à un marché. Ils reprennent le projet de Dausset qui est un anneau continu de jardins. Les partisans du mouvement pour la cité-jardin se battant et agissant contre l’idée d’un mur continu de maisons.

Georges Benoit-Lévy, à l’origine du mouvement des cités-jardins écrit en 1907 : « Il faudrait empêcher que l’on construise ces abominables maisons à étages qui feraient une ceinture de pierres à la ville de Paris, alors qu’il lui faut une ceinture de fleurs ». Dès la fin du XIXe siècle, les élites urbaines considèrent que le parcellaire parisien déborde pour recouvrir les limites du département de la Seine (80 communes), un territoire exigu de 476 km2, désigné dès les années 1910 sous le nom de

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Georges Benoît-Lévy contribue par ses écrits à la diffusion de ce modèle d’urbanisme en France et y voit une solution aux problèmes chroniques de logements que connaît le pays
Georges Benoît-Lévy publie son ouvrage fondateur "La Cité-jardin" en 1904

Les projets s’accumulent. Jean-Claude Nicolas Forestier, architecte paysagiste, conservateur des promenades de Paris, inventeur des roseraies de Bagatelle, réfléchit à l’idée d’un système de parcs à l’échelle de la métropole. Il dessine aussi un projet sur les fortifications à la hauteur de la porte Maillot qui consiste à en faire une avenue, avec quelques maisons, mais surtout avec une séquence de promenades, de pistes cyclables, d’allées cavalières avec cette notion de parkway, avenue promenade à l’américaine. Roger de La Fresnaye figure en 1908 L’Allée des Acacias (actuelle allée de Longchamp), au bois de Boulogne qui évoque la douceur de vivre alliée à la modernité pour une certaine classe privilégiée de la Belle Époque.

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Jardinets dans le glacis de la zone
Jardinets dans le glacis de la zone

Le débat aboutit finalement en 1911 à des conventions par lesquelles l’État accepte de vendre à la Ville les terrains de l’enceinte. Elles n’entreront pas en activité avant la fin de la Première guerre mondiale, la situation étant gelée par celle-ci. L’enceinte est à nouveau partiellement occupée par les militaires, mais surtout par des jardinets qui contribuent héroïquement au ravitaillement de Paris. La Guerre de 14 marque le caractère totalement obsolète des nouveaux forts construits dans les années 1870, puisque la fameuse Grosse Bertha a une portée de 80 kilomètres qui les dépassent largement.

1919 : grande étape dans l’histoire de l’urbanisme parisien.

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Démolition des fortifications : porte de Clignancourt
Démolition des fortifications : porte de Clignancourt

Lorsque la loi du 19 avril 1919 annonce la démolition des “fortifs”, une couverture photographique est prévue et Charles Lansiaux fait quelques 400 clichés (voir le chapitre Les images présentant les 35 kilomètres de fortifications juste avant leur destruction). On peut s’apercevoir que ces travaux d’ampleur (qui ont fait intervenir les premières pelles mécaniques !), qui requièrent une main-d’œuvre importante, des mouve­ments de matériaux impression­nants et donc des financements déraisonnables, se contentent rapidement d’un arasement de principe au lieu d’éradiquer les dix mètres d’élévation, à un niveau juste satisfaisant pour oublier cette démarcation et obtenir une large chaussée bientôt plantée d’arbres. Selon la configuration du terrain, les bastions sont parfois tout simplement remblayés au moins à mi-hauteur pour homogénéiser le terrain d’assiette des futurs aménagements.

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Aménagement provisoire de la zone en cultures maraîchères
Aménagement provisoire de la zone en cultures maraîchères

Les conventions évoquées plus haut sont promulguées par une loi en avril 1919. Un nouveau dispositif est mis en place et va être réalisé. Le boulevard contre le mur est maintenu, mais élargi. Sur l’emprise des fortifications que la ville achète à l’État et lotit ou revend, sont construites des habitations à bon marché et à moins bon marché et la zone est laissée disponible pour la construction de jardins et d’espaces libres.

Le mouvement pour les jardins et pour les espaces libres qui s’exprime dans le congrès des sports en 1920, est déterminant pour le destin de cette enceinte. La démolition commence aussitôt et va se développer pendant quelques années. La muraille est alors évoquée avec une certaine nostalgie par Louis-Ferdinand Céline dans Mort à crédit en 1952 : « Il reste presque rien de la muraille et du bastion. Des gros débris noirs crevassés, on les arrache du remblai mou, comme des chicots. Tout y passera, la ville bouffe ses vieilles gencives. […] Bientôt ça ne sera plus partout que des demi-gratte-ciel terre cuite. ».

Les hypothèses abandonnées :

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La piscine de la Butte-aux-Cailles conçue par l’architecte Louis Bonnier
La piscine de la Butte-aux-Cailles conçue par l’architecte Louis Bonnier

L’hypothèse de Jacques Gréber, architecte français qui a travaillé aux États-Unis et dont le projet pour le concours de l’extension de Paris en 1919 imagine un système de canaux, de jardins, un parkway, un grand boulevard planté. Le boulevard militaire élargi par le projet d’aménagement n’a rien à voir avec ses hypothèses. Ce projet est élaboré en 1924 par Louis Bonnier, qui a déjà élaboré le plan d’extension de 1913 et qui a inventé le règlement d’urbanisme de 1902 en vigueur pendant presque 60 ans, qui est le règlement qui a sans doute le plus façonné les voies de Paris après Haussmann. Bonnier est aussi l’auteur de la magnifique piscine de la Butte aux cailles (voir ci-contre) et des HBM de Ménilmontant. Avec Forestier, il élabore un projet d’aménagement qui définit l’occupation de tous les terrains de l’enceinte fortifiée. Il est également prévu la création d’un anneau de jardins qui va définir le destin de l’enceinte pendant des décennies, mais ne sera jamais totalement réalisé.

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HBM Boulevard Ney
HBM Boulevard Ney

À l’entre-deux-guerres, la ceinture de HBM (environ 40 000 habitations) est réalisée. En revanche, la zone occupée par environ 15 000 habitations et 50 000 personnes (le dénombrement est difficile à faire) joue un rôle dans la vie politique parisienne. Les propriétaires, en général votent à droite, mais pas tous. Les occupants, quand ils votent, votent à gauche, et chaque force politique a à cœur de défendre ses électeurs de la zone. Par ailleurs, ce terrain n’est pas sans valeur et la ville peine à acheter à l’État les terrains du rempart pour construire des habitations. Elle a encore moins les moyens d’acheter la zone. La situation va traîner et ce qui sera réalisé sera surtout la partie rempart et non la partie zone du projet.