Laurent Baziller

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LES FORTIFS


4- La fin du mur

Vincent van Gogh - Les fortifications de Paris, avec maisons - 1887

« La grande ville étouffe dans sa camisole de force »
(Martin Nadaud)


Après la guerre, les militaires demandent une nouvelle enceinte, projet d’un anachronisme invraisemblable, qui sera remplacé par une deuxième ceinture de forts (comme le Fort du Trou-d’Enfer à Marly-le-Roi, par exemple) qui seront mis en service au moment de la Première guerre mondiale.

Octroi, porte de Saint-Ouen, vers 1930
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Octroi à la porte de Saint-Ouen, vers 1930
L’octroi porte de Saint-Ouen, dans les années 1930

Dix ans après la guerre de 1870, le député parisien Martin Nadaud considère que « la grande ville étouffe dans sa camisole de force » et s’adresse à ses collègues de la Chambre en déposant la première motion tendant à la désaffection « d’un fossé devenu deux fois inutile depuis la construction d’une seconde ligne de défense ». Sa motion est accompagnée d’un projet de réaménagement de l’emprise des remparts développés sur toute la circonférence parisienne. Elle est mise au point en 1884 et étudiée par l’administration de Jean-Charles Alphand, ingénieur appelé par Haussmann. Alphand propose une ceinture continue d’immeubles qui entoureraient Paris et autour de ces immeubles quelques jardins et un nouveau mur d’octroi, source de revenus importants pour Paris jusqu’à sa suppression en 1942.

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Poterne des Peupliers, Boulevard Kellermann, vers 1900
Poterne des Peupliers
Boulevard Kellermann, vers 1900

La ceinture, dont on discute le démantèlement, est un lieu important dans les représentations littéraires, artistiques, photographiques de Paris. L’observation par les photographes, peintres et graveurs de certains lieux singuliers comme la Poterne des Peupliers sous laquelle passe la Bièvre, comme ces photos prises par Eugène Atget de la Bièvre ou de la poterne des Peupliers boulevard Kellermann. Voir aussi ces environs de la Bièvre par Auguste Lancon (lire par exemple récit qui la présente de manière étonnante) nous montre combien les fortifs étaient, dans une ville très dense comme Paris, un horizon de liberté. Un lieu où l’on pouvait prendre l’air, mais aussi un lieu depuis lequel on pouvait voir la banlieue qui offrait le spectacle des périphéries de la grande ville. Ce tableau d’Arthur Calame représente l’entrée de la Bièvre dans Paris au niveau de la poterne des Peupliers, vers 1860.

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Le soir aux fortifications, Louis-Henri Foreau, 1923
Le soir aux fortifications, Louis-Henri Foreau, 1923

« Errer est humain, flâner est parisien » peut-on lire sous la plume de Victor Hugo dans Les Misérables. C’était une sorte de compensation dominicale que d’aller flâner sur les fortifications. Cette foire au second plan d’une escarpe près de Vincennes, peinte par Gilbert Darpy l’illustre bien. Les enfants y jouaient au ballon comme sur cette peinture de Gilbert Darpy, on y créera d’ailleurs dans ses fossés, les premiers terrains de football. Très vite la vocation de plein air de ce lieu apparaît et s’impose. Auguste Lepere illustre ces moments bucolique moderne aux fortifications le dimanche en 1901. Ferdinand Marks peint en 1902 les fortifications Boulevard Gouvion Saint-Cyr.

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Les fortifications en 1919, Lucien-Gilbert Darpy
Les fortifications en 1919, Lucien-Gilbert Darpy

Van Gogh peint Les fortifications porte de Clichy (voir en haut de page), dans les années 1886/1887 ainsi que d’autres tableaux tels que Courses sur route au pied des remparts de Paris ou encore Porte dans les remparts de Paris. Toujours en 1886, Théophile-Alexandre Steinlen observe et peint un monde en voie de disparition avec ses Fortifs qui offrent de grands espaces à l’écart de la ville.

L’octroi - Henri Rousseau, 1890

Voir aussi les dessins de Lucien Pissarro (1886) qui montrent que le spectre de la guerre s’éloignant, les fortifs deviennent un lieu de promenades très populaires pour les parisiens.

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Vue des fortifications
Vue des fortifications

Merveilleuse, la zone du Douanier Rousseau dans sa Vue des Fortifications (voir ci-contre) et dans l’Octroi est présentée comme un paysage verdoyant, paisible, presque idyllique. En 1913, André Lhote rattaché au mouvement cubiste conserve un lien avec la peinture classique en peignant Sur les fortifs, alors que Frederic Fiebig qui a évolué entre post-impressionnisme et expressionnisme nous dévoile sa vision de l’enceinte avec Les Fortifications De Paris et que Christopher Nevinson, peintre de paysage et portraitiste anglais, représente ses Fortifs. Maurice Utrillo, enfant de Montmartre, expressionniste chargé d’humanité et de poésie figure ces Femmes Aux Fortifs en 1922, tandis que Raymond Besse, qui aimait peindre “la zone”, a de nombreuses fois représenté la banlieue nord de Paris, Saint-Ouen, Montmartre et Clichy, comme ces Fortifs à Saint-Denis. En 1909, Émile Lafont nous dévoile la porte d’Asnières l’enceinte de Thiers et la rue de Tocqueville vues de la zone non ædificandi.

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La Bièvre à la hauteur des fortications, XIIIe arrondissement - Auguste Lepère
La Bièvre à la hauteur des fortications, XIIIe arrondissement - Auguste Lepère

Considéré comme l’un des plus grands graveurs français, Auguste Lepère a exposé dès 1870 gravures et peintures de Paris et de ses fortifications dans différents Salons, telles que Dimanche aux fortifications, la porte de Brancion, la porte de Versailles ou Vaugirard groupe de maraîchers. Il a également dessiné cette vue de la porte d’Italie en 1907. Sur cette estampe de la fin du XIXe, nommée Un lundi. Porte des Prés Saint-Gervais, on peut admirer une femme levant le bras pour se protéger des coups d’un ivrogne et une petite fille s’agrippant à sa jupe ; à gauche, des buveurs attablés. Au second plan, le talus des fortifications surmonté d’un poteau télégraphique ; à droite, la grille de la barrière ; à l’arrière, une voiture attelée d’un cheval gravissant la route débutant aux maisons des Prés-Saint-Germain ; enfin, la plaine s’étendant jusqu’à l’horizon et un ciel nuageux.

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Aux pinsons de Bagnolet, guinguette sur le glacis de la zone de fortifications, porte de Menilmontant, XXe Eugene Atget, 1911
Aux pinsons de Bagnolet, guinguette sur le glacis de la zone de fortifications, porte de Menilmontant, XXe Eugene Atget, 1911

Il est intéressant aussi de lire la littérature réaliste de cette période comme des frères Goncourt ou d’Émile Zola.

Et bien sûr, des chansonniers dont Aristide Bruant, qui dénonce en 1895 la disparition programmée des derniers lieux de retranchement populaires avec C’est aussi un lieu où une population interlope commence à s’installer. Les premières baraques apparaissent et aussi les premiers apaches comme sur la couverture de Charles-Henry Hirsch Le tigre et le coquelicot. Le tigre, c’est l’apache ou le bandit, le coquelicot, c’est la jeune fille qui en tombe amoureux, leurs aventures se développent sur les talus des fortifications et inspireront le célèbre film Casque d’or de Jacques Becker

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Porte d’Arcueil vers Paris
Porte d’Arcueil vers Paris

Les photographes comme Eugène Atget ou Charles Lansiaux observent aussi ces scènes (voir le chapitre Les images présentant les 35 kilomètres de fortifications juste avant leur destruction). Enfin, progressivement, une population s’implante, les fameux zoniers, sur ces terrains de la zone qui étaient restés privés. L’État n’avait pas exproprié la zone et les propriétaires commencent à louer à différents groupes qui construisent leurs baraques.